LA ZONE
- Eric Poulhe
- 10 oct. 2018
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 mai 2023
GALERIE LUMIÈRE DES ROSES, MONTREUIL
26 septembre 2018 – 8 décembre 2018

Certains mots sont comme des terrains vagues : on en comprend le sens, on les situe, mais on peine à les définir avec exactitude. « Zone » est de ceux-là. Accolé à Paris, il évoque aujourd’hui le flou de la banlieue, une forme d’ennui ou encore le seuil de la délinquance, mais on ignore souvent que la Zone s’ancre dans une réalité historique bien précise.
« La Zone » désigne une bande de terre de 250 m de large, qui court le long des 34 km de fortifications érigées autour de Paris en 1844. Il s’agit d’une zone militaire affectée d’une servitude qui la rend inconstructible, de manière à laisser un champ dégagé à l’artillerie, mais très vite, ce système de défense de la capitale s’avère inefficace et est abandonné. Une population pauvre, exclue de la ville et du logement, en profite pour occuper ces terrains qui se couvrent progressivement d’un enchevêtrement de constructions précaires, baraques souvent insalubres, dépourvues d’eau et d’électricité. La bourgeoisie parisienne s’inquiète très tôt de cette « ceinture de misère indigne de la capitale » qui ne cesse de s’étendre pour devenir un immense bidonville qui abritera plus de 40 000 personnes dans l’entre-deux-guerres. C’est à cette période que commencent les expulsions jusqu’à l’éradication complète de la Zone par le régime de Vichy. Enfin, en 1956, la construction du boulevard périphérique enterre définitivement sous le bitume les derniers vestiges de ce territoire en marge.
La photographie de l’entre-deux-guerres s’est peu intéressée à ce phénomène urbain et social, contrairement à la littérature et au cinéma qui ont largement contribué à façonner l’image d’une Zone malfamée mais peuplée de personnages hauts en couleurs comme les Apaches ou les chiffonniers. Ainsi, les photographies que nous présentons sont rares. La majorité d’entre elles sont l’œuvre de photographes anonymes dont certains répondaient à des commandes destinées à démontrer « l’aspect sordide qu’on peine à imaginer si l’on n’a pas eu l’occasion de parcourir la Zone ». Ces campagnes photographiques fixaient l’image de taudis afin d’accréditer la thèse de l’insalubrité qui allait justifier la démolition de la Zone, mais elles n’en offrent pas moins des renseignements précieux sur des manières d’habiter. Les matériaux de fabrication des habitations, les détails des intérieurs, les visages des occupants sont autant d’indices d’un mode d’existence précaire mais aussi d’un génie bricoleur des zoniers, d’un art de la récupération, d’une liberté de construire qu’autorisait un territoire qui échappait aux normes urbaines.
L’intérêt de l’exposition réside donc principalement dans son caractère documentaire, plus proche des photographies d’Eugène Atget rassemblées dans son album « Les Zoniers » au début du XXe siècle que de l’image pittoresque de la Zone qu’a pu véhiculer la photographie humaniste d’après-guerre. Échappant à l’autorité d’un point de vue, la diversité des ensembles photographiques réunis souligne la force d’une photographie documentaire qui constate et témoigne d’un « ça a existé ».
Aujourd’hui, comme une résurgence de la Zone, on voit réapparaître des îlots de pauvreté - bidonvilles, campements sauvages – le long du boulevard périphérique. Véritable césure dans la continuité urbaine entre le centre de Paris et la banlieue, cette barrière réelle et symbolique continue d’engendrer les mêmes maux que toute marge délaissée à proximité des grandes villes avec son cortège de laissés-pour-compte. Deux artistes contemporains, Stéphane Goudet et Lucile Boiron, interrogent ces nouvelles formes de misère qui émergent aux portes de la ville, et plus loin aux portes de l’Europe.
Marion et Philippe Jacquier
Sélection
Commentaire ♥♥♥♥♥
La galerie Lumière des Roses à Montreuil présente une belle exposition gratuite sur la Zone, un « no man’s land » stratégique devenu rapidement un immense bidonville qui ceinturait la capitale au début du XXe siècle.
Le projet présenté relève plus d’une étude historique urbaine et sociale, que d’une approche artistique photographique. Elle vient en quelque sorte en préambule du travail des photographes humanistes qu’ont été Willy Ronis ou Sabine Weiss. Le travail mené par Marion et Philippe Jacquier est énorme car il a fallu chiner les photographies réalisées par des anonymes dans les brocantes ou les vide-greniers. A cette époque d’entre-deux guerres, on ne se prenait pas en photo, et on prenait encore moins en photo la misère et les pauvres qui vivaient là-bas.
La Zone émerge en 1844 avec la construction des fortifications qui encerclent Paris. Il est décidé alors de créer autour une zone de défense de deux-cent-cinquante mètres de large qui est déclarée inconstructible, un peu comme les « no man’s land » existant aux frontières. Tout y est rasé, même les arbres. Toutefois, le système implanté devient vite obsolète du fait que les obus peuvent passer au-dessus. A la fin de la Grande Guerre les « fortifs » sont détruites découvrant un immense terrain vague qui ne le restera pas longtemps. En pleine crise du logement, des roulottes et des campements de fortune envahissent rapidement le périmètre. Quelques planches en bois et des tôles usagées permettent de construire des baraques. Quelques photos au début de l’exposition présentent cette période.
Ensuite la vie va s’organiser. Des familles françaises s’installent mais aussi des immigrés italiens, arméniens ou espagnols, et des gitans dont le célèbre Django Reinhardt qui grandira dans une roulotte entre la porte de Choisy et d’Italie. On donne des noms aux rues qui quadrillent le bidonville, de manière à permettre la distribution du courrier. Des commerces tels que des buvettes ou des coiffeurs s’implantent créant une véritable économie locale. En 1926, la population qui vit là, est estimée à quarante-mille personnes. La Zone fait écho aux favelas de l’Amérique du Sud ou aux bidonvilles que l’on rencontre encore en Afrique. Les photos présentées traduisent bien cette atmosphère de pauvreté sans pour autant tomber dans le misérabilisme. On y voit des enfants jouer sur les chemins boueux, ou des familles regroupées autour d’un repas partagé.
La Zone va perdurer jusqu’après la seconde guerre mondiale. A partir des années cinquante, l’état veut mettre fin à ce bidonville géant. On commence à exproprier les habitants et y construire des « HBM », Habitations Bon Marché, ces grands immeubles en briques rouges, ancêtres des HLM que l’on peut encore voir à proximité des boulevards extérieurs. Progressivement, la zone se rétrécit et les habitants se dispersent. Elle disparaît définitivement avec la fin de l’aménagement des boulevards des Maréchaux, puis bientôt le périphérique, dont la construction se termine en 1973.
Avec les conflits internationaux et l’afflux de migrants qui se pressent ces dernières années aux portes de Paris en installant leurs campements en bordure de périphérique, sur les quais de la Seine ou du canal Saint-Martin, cette exposition nous rappelle que l’histoire n’est malheureusement qu’un éternel recommencement.
E.P.





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