JANE EVELYN ATWOOD ▪ HISTOIRES DE PROSTITUTION, PARIS 1976-1979
- Eric Poulhe
- 3 mars 2019
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 juin 2023
MAISON DE LA PHOTOGRAPHIE ROBERT DOISNEAU, GENTILLY
25 janvier 2019 – 21 avril 2019

Cela a commencé comme cela, en 1976, sans expérience et sans idées préconçues. Il y avait là sous ses yeux un monde inconnu et pourtant familier. Elle a eu envie de savoir et de connaître de près ces hommes, ces femmes ou ces transgenres qui vendaient leurs corps sur les trottoirs de la capitale. En 1976, Jane Evelyn Atwood, pas encore photographe, habite depuis cinq années à Paris. Elle achète un premier « vrai » appareil et rencontre Blondine ainsi que les autres prostituées de la rue des Lombards, dans le quartier du futur Beaubourg. Quelques mois plus tard, elle croise Barbara, Miranda, Nouja ou Ingrid et tout ce peuple battant les pavés de Pigalle. Par bribes photographiques, elle entre progressivement dans la vie de ces personnages et dans l’univers de la prostitution. C’est dans la rue, dans les bars et les chambres de passes qu’elle écrit ses premières histoires en images, rendant compte d’un quotidien en marge. Sans le savoir, Jane Evelyn Atwood signe alors ses premiers reportages et débute une œuvre magistrale et poignante, guidée par les rencontres et la nécessité de « capter la dignité humaine ».
Michaël Houlette
Sélection
Commentaire ♥♥♥♥♥
Jane Evelyn Atwood, née à New York et vivant en France depuis 1971, entretient une profonde intimité avec ses sujets pendant de longues périodes. Fascinée par les gens et par la notion de l’exclusion, elle a réussi à pénétrer des mondes, comme la prostitution, que la plupart d’entre nous ignorent ou choisit d’ignorer. La maison de la photographie Robert Doisneau a choisi de présenter ce thème, « histoires de prostitution », à travers deux séries « rue des Lombards » et « Pigalle ».
Jane Evelyn Atwood achète son premier appareil en 1976 et commence à photographier les prostituées de la rue des Lombards à Paris, un travail qui durera plus d’un an, et deviendra son premier livre. Au cours de cette même année 1976, elle fait la connaissance de Blondine qui se prostitue au 19 rue des Lombards, une des rues « chaudes » de Paris. Elle se lie d’amitié avec Blondine, une amitié qui va durer jusqu'à son décès en 2013, celle qui dès lors la guide dans un univers inconnu. Travaillant le jour à la Poste, Jane Evelyn passe pendant près d’un an toutes ces nuits en compagnie de Blondine et des autres femmes de l’immeuble.
Les clichés sont tous réalisés de nuit, souvent à la volée, dans des conditions délicates de lumière et de cadrage. Les images ne sont pas d’une grande qualité technique, mais sont réalistes et très révélatrices de l’ambiance glauque qui s’en dégage. Quelques images sont très crues voire choquantes, à la limite d’une pornographie sado-maso, comme cette prostituée en sous-vêtements et bottines, assises de face sur un lit avec des chaines autour du cou. Jane Evelyn est complètement acceptée par les prostituées qui échangent des regards avec la photographe. Les photographies des clients masculins, sont plutôt des images volées prise à leur insu.
C’est par l’intermédiaire de Blondine que Jane Evelyn rencontre Barbara, transgenre de Pigalle : « La relation avec les trans, n’était pas le même qu’avec Blondine et les prostituées de la rue des Lombards. Les « trans » étaient souvent droguées tandis que les prostituées, pas du tout et j’avais avec elles de vraies conversations. Les relations entre elles m’ont semblé aussi très aléatoires, je n’ai pas ressenti la même solidarité qu’à la rue des Lombards, peut-être à cause de la complication que cela donne de vouloir être une femme dans un corps d’homme ».
Les clichés des transgenres sont pour la plupart réalisés de jour avec plus de soin apporté sur le cadrage, à la limite de la composition. Devant la photographe, les transgenres se donnent plus en spectacle. Ils ne se cachent pas et semblent vouloir s’afficher en public comme une provocation. Chaque transgenre cultive son personnage avec sa façon de s’habiller. Jane Evelyn Atwood a su saisir tous ces moments et ce sentiment de malaise ou de mal-être que l’on sent omniprésent. Ingrid, la star du quartier, après de multiples refus, acceptera de poser nue de face pour la photographe. La moitié haute du corps est celui d’une femme avec une belle chevelure rousse longue et ondulante, et l’autre moitié du corps montre un sexe d’homme. Cette image révèle toute la personnalité d’Ingrid qu’elle exprime crûment devant l’objectif. Deux semaines plus tard, elle se donnera la mort.
Cet événement sera le signal pour Jane Evelyn Atwood « qu’elle a bouclé la boucle des histoires de leurs vies ». Après plus de trois ans dans le milieu de la prostitution, dans la rue des Lombards et à Pigalle, son travail est terminé.
E.P.





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